L’indépendance, maintenant !/L’indépendance, à la convergence de la culture et de la démocratie

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Contributeur initial Andrée Ferretti


En décembre 1946, dans un article intitulé «La Conquête et la vie économique des Canadiens» et publié dans L’Action nationale, Maurice Séguin soutenait que les misères de l’agriculture canadienne-française n’étaient pas dues aux méthodes déficientes de travail des agriculteurs, mais qu’elles résultaient des effets structurels pervers de la conquête anglaise sur le développement économique, social et culturel du Québec. Il en arrivait bientôt à la conclusion que l’indépendance est la seule véritable solution constitutionnelle et politique à l’aliénation de la nation canadienne-française, à sa privation des pouvoirs d’un État national apte à lui assurer la maîtrise de son destin. Cette compréhension du sens de l’histoire du Québec comme culture globale demeure au centre de toute réflexion destinée à démontrer la nécessité de l’indépendance, quelle que soit par ailleurs l’utilité d’y ajouter les raisons plus immédiatement contextuelles de la réaliser. Le rôle des nouveaux moyens de communication sur la transformation des sociétés fait partie de ces raisons, car leur toute-puissance menace la spécificité de toutes les cultures.

La réflexion proposée ici sur l’importance de la culture dans le développement actuel de la lutte menée pour l’accession du Québec à l’indépendance m’a été largement inspirée par mes lectures et relectures, au fil des années, de La fatigue culturelle du Canada français d’Hubert Aquin, de Genèse de la société québécoise de Fernand Dumont, de Transformation de la société et mutation de la culture de Michel Freitag, de Le regard éloigné de Claude Lévi-Strauss et de Le Palais de cristal: À l’intérieur du capitalisme planétaire de Peter Sloterdijk. Plus fondamentalement encore, l’ont inspirée plusieurs de mes propres essais et mes longues années de militantisme. Ces ouvrages et mon expérience m’ont permis de comprendre que l’avenir du destin national du peuple québécois relève aujourd’hui d’une problématique qui dépasse largement les données propres à la société québécoise tout en leur demeurant spécifiquement lié.

Quelles sont les raisons immédiates de lutter aujourd’hui pour l’indépendance du Québec? Quels sont, dans le contexte actuel, les arguments les plus propices à la démonstration de sa nécessité?

C’est ce à quoi je tenterai de répondre ici.


Introduction

La liberté saute d’abord du train...
et c’est au milieu du saut qu’elle se nomme.
Pierre Perrault


Comment penser aujourd’hui les réalités consubstantielles que sont la langue, la culture et l’indépendance, ces enjeux permanents de notre destin national?

Hubert Aquin avait parfaitement compris et exposé cette dynamique de notre existence nationale dans un texte magistral, «La fatigue culturelle du Canada français», publié en 1962 dans la revue Liberté.

D’abord, et c’est l’idée centrale du texte, il affirme que, d’un point de vue anthropologique, «Le Canada français est une culture globale.» Autrement dit, et il le dit: «une culture nationale [dont] le séparatisme n’est qu’une de ses manifestations constituantes» et, spécifie-t-il, «sa force de frappe est plus grande que celle de toutes les autres formes d’existence culturelle parce qu’elle contient un germe révolutionnaire qui peut remettre en question l’ordre constitutionnel établi à l’échelle du Canada». Mais, précisément, c’est parce que ce séparatisme n’est continuellement qu’un germe que «[l]a culture canadienne-française offre tous les symptômes d’une fatigue extrême».

Il est en effet épuisant de devoir toujours prouver la légitimité de son existence, de devoir toujours s’exporter hors de soi-même pour se faire reconnaître. Il est épuisant de vivre sous la tutelle d’un pouvoir étranger qui conteste habilement votre culture, de manière d’autant plus assujettissante qu’il la subventionne en partie, au gré de ses intérêts politiques ponctuels. Il est épuisant de vivre dans la dépendance, tant le prix à payer est exorbitant, puisqu’il implique non seulement le renoncement à l’autodétermination de ses priorités existentielles, mais à la définition même de son être.

C’est bien de cette fatigue dont parle Hubert Aquin, celle d’une culture globale nourrie du réel vouloir-vivre collectif d’une nation qui le manifeste épisodiquement d’un siècle à l’autre, avec plus ou moins de révolte et de détermination, mais sans jamais oser prendre le risque de la liberté.

Qu’en est-il aujourd’hui? Le Québec est-il encore dans la fatigue décrite par Hubert Aquin?

Indubitablement.

Bien sûr, le peuple québécois est plus créateur, plus dynamique, plus conscient de sa spécificité, plus puissant qu’il ne l’a jamais été au cours de son histoire. Les découvertes de ses scientifiques, les théories de ses penseurs, les œuvres de ses artistes et de ses écrivains, l’inventivité et l’audace de ses industriels en matière de productions manufacturières et culturelles, bref, les savoirs et les savoir-faire de ses spécialistes dans tous les domaines de l’activité humaine sont nombreux et reconnus ici et dans le monde, autant pour leur caractère original que pour leur exacte insertion dans la contemporanéité. Et que dire des multiples manifestations de sa culture populaire qui ne cesse de s’inventer des fêtes et des festivals, de fouiller dans sa généalogie, de brasser ses bières, de fabriquer d’excellents fromages, de mettre en valeur chaque attrait touristique de ses villages? Et que dire de la vitalité de ses innombrables mouvements sociaux pour la défense de ses intérêts collectifs dans tous les domaines: développement de l’économie sociale; protection de l’environnement; promotion de l’égalité entre les hommes et les femmes; promotion d’un plus juste partage de la richesse tirée de l’exploitation de ses ressources naturelles et des fruits de son travail?

Le plus remarquable, cependant, est la nouvelle aptitude du peuple québécois à donner naissance à des philosophes, c’est-à-dire à des penseurs qui posent sur leur propre société et celle des autres un regard qui lui est propre, et qui lui renvoie de lui-même et du monde une représentation qui lui est à la fois particulière et universelle. Grâce à ce travail de la pensée, les Québécois de nationalité canadienne-française se laissent de moins en moins définir par les autres, se réfèrent de plus en plus à eux-mêmes pour affirmer les qualités de leur identité, les œuvres de leurs prédécesseurs, dans tous les domaines du savoir, de l’art et de entrepreneuriat devenant sources d’inspiration et de recréation.

C’est un des aboutissements, et pas le moindre, du travail de désaliénation entrepris par le mouvement indépendantiste à la fin des années 50, et mené sans cesse depuis. Ainsi envisagé, le Québec apparaît comme une société en pleine forme.

Il faut néanmoins se demander si toutes ces réussites personnelles et toutes ces réalisations collectives font pour autant du Québec une culture globale.

On ne peut répondre à cette question sans préalablement donner une définition de la culture. Ce sera ici celle formulée par Michel Freitag, et que je fais entièrement mienne: la culture, «c’est la synthèse de toute l’expérience humaine d’une société dans l’intégration et l’harmonisation de ses diverses expressions à travers les médiations d’une langue commune». Ce qui veut dire qu’une culture nationale est le résultat conjugué de: 1) un enracinement dans les traditions et valeurs d’une nation, 2) une nécessaire rupture avec ces traditions et valeurs, et 3) leur réinvestissement créateur pour les transformer sans faire perdre son identité à cette nation. Il apparaît alors évident que le Québec n’est pas une culture globale, alors qu’il ne cesse de se dénationaliser en rapetissant sans fin la définition de la nation, jusqu’à la réduire à la seule existence citoyenne; alors qu’on peut être Québécois, le territoire étant devenu la principale assise de l’identité, et vivre au Québec de la naissance à la mort sans parler la langue française, sans même la comprendre; alors qu’on peut accéder aux plus hautes fonctions et orienter l’évolution de la société sans jamais se référer à la culture de la majorité historique, et ainsi, la détourner d’elle-même.

D’autant plus facilement que cette majorité canadienne-française rejette les traditions et les valeurs qui ont fondé et constitué sa culture tout en étant incapable d’en faire son deuil, incapable de la dépasser en la transformant globalement sans en perdre la mémoire, comme le démontre Fernand Dumont dans Genèse de la société québécoise. Cette inaptitude de la majorité historique à se réapproprier les déterminants et les valeurs de la culture ancienne sans en reproduire les désuétudes, les déficiences et les dérives est la conséquence de son impuissance à mener la Révolution tranquille à son aboutissement logique, soit à la création d’un État souverain. Donc conséquence de cette conséquence, le peuple du Québec n’existe pas comme société organique, intégratrice de la multitude des expressions actuelles qui le forgent, expressions non seulement divergentes, ce qui est souhaitable, mais contraires à la réalisation de tout projet de société nationale, ce qui est corrosif.

Bref, le Québec comme culture globale, c’est-à-dire comme nation, n’est encore qu’une virtualité. Il ne deviendra réalité qu’avec l’avènement d’un État souverain, seule instance capable d’assurer la jonction du politique et du culturel. Comment cela sera-t-il possible dans un monde qui se transforme sans lui, qui est en train de restructurer complètement les rapports sociaux de domination à l’intérieur des États et entre les États? Comment cela sera-t-il possible dans un monde où les relations entre société, langue et culture, autrefois inextricables, sont l’objet d’attaques virulentes visant à les dissocier, précisément dans le but de détruire les cultures nationales?

Culture et démocratie aujourd’hui

Nous sommes en danger de perdre la mémoire
et perdre la mémoire, ce n’est pas seulement perdre
les trésors hérités du passé, ce qui est déjà énorme,
perdre la mémoire, c’est aussi et surtout perdre la
profondeur de l’existence humaine.
Hannah Arendt, citée par Serge Cantin dans Philosopher au Québec, t. 1


Comment penser aujourd’hui les réalités consubstantielles que sont la langue, la culture et l’indépendance, ces enjeux permanents de notre destin national? Comment penser aujourd’hui ces objets de tous nos débats et combats depuis plus de deux siècles, si ce n’est en tenant compte des transformations profondes apportées aux rapports sociaux par le Web?

Moyen de communication tout-puissant, il préside à la création et à l’implantation d’une civilisation mondiale qui envahit la planète en minant, sur son passage, non seulement les cultures nationales, mais aussi tous les particularismes.

Source d’informations devenue prédominante, il facilite l’accès à l’information, source potentielle de plus de démocratie, mais son instantanéité même peut entraîner la dévalorisation de la mémoire comme outil de connaissance, l’appauvrissement de la communication, le morcellement de l’espace public qui favorise l’atomisation sociale, la dissolution du sens de l’intérêt commun, la perte du sentiment d’appartenance à toute communauté spécifique, notamment à la nation.

Il menace de plus toutes les conditions de l’existence et de l’exercice de la démocratie, malgré les apparences contraires que projettent aux regards superficiels les récentes explosions de révolte populaire dans quelques pays arabes, qui ont rassemblé des foules considérables dans les rues, grâce à des appels à la mobilisation transmis par téléphones cellulaires, iPad, iPod et autres outils de la télécommunication.

Il importe donc de comprendre que la démocratie liée à l’avènement et au développement des sociétés capitalistes libérales n’existe plus. Dans ces sociétés basées sur la division du travail et sur l’appropriation privée des moyens de production, c’était le droit, et l’idéologie juridique qu’il génère, qui avait pour tâche de rendre efficaces, dans chaque État national et entre eux, les rapports sociaux de production. Non seulement le droit imposait, par la contrainte des divers appareils de l’État, des lois qui subordonnaient l’ordre public à la propriété privée, mais il sanctionnait l’illusion de l’égalité des rapports en laissant croire à chaque citoyen qu’il est un sujet de droit égal à tout autre parce qu’il est propriétaire (de quelque chose) en puissance. Quand elle fonctionnait bien, cette idéologie juridique permettait l’accumulation sans heurts du capital dans les mains de quelques-uns. Quand elle n’arrivait pas à occulter l’inégalité réelle des rapports sociaux, surgissaient des conflits que les lois en vigueur étaient impuissantes à régler et qui dégénéraient en luttes ouvertes de toutes sortes dont l’issue dépendait alors du rapport réel des forces en présence. C’est ce qui, jusqu’à récemment, a rendu possibles, à l’intérieur du système, quelques grandes victoires des organisations ouvrières telles que la reconnaissance du droit des travailleurs à se syndiquer, les mouvements féministes et le droit des femmes de voter, le mouvement de décolonisation et le droit des peuples à s’autodéterminer, etc. Chaque victoire arrachée de haute lutte se transformait alors en droit acquis, bientôt sanctionné par une nouvelle loi. Ainsi se rétablissait pour un temps donné le consensus social que postule la démocratie capitaliste.

Aujourd’hui, nous vivons dans des sociétés décisionnelles entièrement et conjointement contrôlées par des gestionnaires, ceux de l’État, de la finance, du marché et du savoir. Nous assistons ainsi à l’implantation d’un système fondé sur le développement toujours plus poussé et plus rapide de l’informatique et des télécommunications, puisque ce sont ces technologies qui permettent de prévoir les situations, d’une part, et d’autre part, de conditionner les mentalités et les comportements. Ce système repose entièrement sur l’atomisation de la société et sur l’instauration à l’échelle mondiale d’une nouvelle civilisation basée sur une uniformisation générale des modes de vie, des savoirs et des savoir-faire, d’où une diffusion massive des mêmes informations et des mêmes messages, afin de provoquer, partout et en même temps, les mêmes besoins, d’inculquer les mêmes goûts, de développer les mêmes compétences, de répandre les mêmes idées et de promouvoir les mêmes valeurs. Ce que Sloterdijk appelle le «monde synchronisé». Il s’agit de détruire le potentiel productif de chaque société qui tient à l’originalité de sa culture, à sa manière spécifique d’attribuer utilité et signification aux objets. Il s’agit de pulvériser toutes les différences culturelles afin de transformer les sociétés en consommatrices passives de tout ce qui dérive des innovations technologiques produites par les firmes transnationales. La culture se voit ainsi investie, par la nouvelle classe des gestionnaires, de deux fonctions primordiales: une fonction économique, qui consiste à établir de vastes marchés porteurs des nouvelles technologies, et une fonction politique, qui vise à implanter de nouvelles méthodes de contrôle social par la substitution des normes de l’information à celles de la connaissance. Ce phénomène opère une modification substantielle des modes de communication. Avec comme effets majeurs: 1) l’éclatement de toutes les structures d’une communication créatrice de lien social et d’identité collective et leur remplacement par une structure productrice d’individus interchangeables et anonymes; 2) le remplacement de l’œuvre par le produit culturel, et celui des exigences de la connaissance par les normes de l’information; 3) la disparition des idéologies structurantes de valeurs communes; et 4) le retour de toutes les formes de fondamentalismes obscurantistes.

Culture et lutte pour l’indépendance

La lutte contre cette érosion des structures de la démocratie est un des motifs de la nécessité de l’indépendance, puisqu’elle ne peut être menée, sur notre territoire et à l’échelle mondiale, que par des nations qui contrôlent des systèmes de communication, ceux-ci constituant le système nerveux des sociétés contemporaines. Or, qu’il s’agisse des politiques relatives au transport, aux échanges internationaux en matière d’éducation et de culture, à la radiotélédiffusion, au développement de la recherche scientifique, à l’aide à la création, le gouvernement fédéral ne cesse d’étendre sa toile d’araignée sur toutes les institutions et les champs de compétence québécoises. Il nous impose ainsi des solutions qui, non seulement ne répondent pas à nos besoins réels, mais qui entravent la recherche de nos propres solutions et l’expression de nos propres conceptions du monde, détruisant peu à peu notre personnalité. Seul un Québec indépendant disposera d’une compétence exclusive en matière de communication, devenue si nécessaire à sa propre affirmation nationale et, dans le contexte de mondialisation de tous les échanges, à sa contribution à celle de toutes les nations.

La culture et la démocratie sont des phénomènes sociaux considérables qui participent de deux ordres différents. La première est affaire de création et de transmission, la seconde, de politique et de droit. Et les rapports qu’elles entretiennent ne sont pas d’emblée évidents et sont très récents dans l’histoire. De plus, là où elles existent, leurs modes d’établissement et de fonctionnement sont très variés.

Un bref survol du temps et de l’espace nous permet de voir qu’une culture peut naître et se développer, et même atteindre un haut niveau d’originalité et d’universalité, sous n’importe quel régime politique, de la tyrannie à la démocratie, en passant par toutes les formes de l’autocratie, de la monarchie et de la dictature, comme elle le peut dans n’importe quel système économique. La démocratie, d’existence récente, ne peut, au contraire, survivre aujourd’hui que si elle est appuyée sur la force de la culture de chaque nation. Le lien qui unit démocratie et culture aura été un bref phénomène historique. Sous les coups de la mondialisation de toutes les productions humaines, il s’effrite maintenant, entraînant la dislocation des sociétés et des cultures nationales.

Aujourd’hui, en effet, culture et démocratie, et c’est là le lien qui les unit encore, ont en commun d’être gravement menacées par les processus uniformisants et sans cesse accélérés de la mondialisation de tous les échanges, engendrés par celle de l’économie qui repose sur le capital financier et la concentration du pouvoir entre les mains de ceux qui le gèrent.

Paradoxalement, la culture, aujourd’hui, se caractérise parla résistance à cette culture des gestionnaires qui ne peut s’accommoder de l’unité entre l’expérience et la conscience, entre le savoir et l’action qui caractérise la connaissance. Or, seule la connaissance met en circulation des énoncés qui produisent du sens et qui motivent l’action dans la mesure où ils correspondent toujours aux traditions propres à une culture, à ce mode spécifique de communication qui permet la participation active, inventive et intégrée des individus à divers modes collectifs de la vie socioculturelle. Il n’y a véritable communication que si, et seulement si ce qui est dit l’est à partir d’un déjà dit.

La culture, aujourd’hui, c’est la prise de conscience active de l’absolue nécessité de la transmission de la culture, puisqu’en effet le langage précède toujours ceux qui vont l’apprendre. Sa puissance interne est si vaste et si profonde que les philosophes ont vu en lui la «maison de l’être». La culture, aujourd’hui, c’est d’être capable de voir pourquoi les langues et les cultures nationales constituent la barrière principale au déferlement de la culture marchande des gestionnaires du capitalisme financier, de ces gestionnaires qui nous disent que nous devons tous faire preuve de plus de mobilité, de moins d’identité. Ces systèmes symboliques les heurtent parce qu’ils ne se plient pas aux exigences d’uniformisation et d’accélération de l’ordre économique mondial. Pour la classe des gestionnaires pressés du capitalisme financier, l’acquisition d’une langue étrangère est la pire des épreuves. De leur point de vue, les langues naturelles du monde entier constituent les plus grands obstacles à leur domination économique. Selon eux et leurs intérêts, il faudrait que toutes les situations puissent être saisies et exposées dans le langage informatique et formulées en Basic English. À cause des résistances des cultures nationales, les planificateurs de cet ordre économique mondial proposent des programmes d’enseignement positivistes, constructivistes, c’est-à-dire qui rejettent les sciences humaines en général et les formations littéraires et artistiques en particulier. Ils ont compris qu’il faut des journées entières pour lire Victor-Lévy Beaulieu, et qu’une œuvre comme Don Quichotte de la démanche retient l’intérêt du lecteur pendant quelques semaines. Et que dire de l’apprentissage des fugues de Bach et des sonates de Beethoven?

C’est pour cette raison que la défense des valeurs nationales se répand comme une traînée de poudre à travers le monde occidental. Loin d’être réactionnaire, cette affirmation est devenue le fer de lance de l’exercice de la démocratie. Ce sont désormais des batailles progressistes et libératrices, comme l’a montré, il y a quelques années, la lutte menée en France, sous l’égide des partis de gauche, contre l’adhésion à la Constitution européenne.

Il importe plus que jamais, écrit Peter Sloterdjik, d’«être d’un lieu et dans un lieu». Cette défense du local contre le global n’est pas politique seulement, ni d’abord pour des raisons nationalistes: elle est politique dans la mesure où la communauté, la cité, la nation et même des groupes de nations sont les réalisations d’une volonté incarnée sur les lieux et dans les cadres de leur existence, afin d’empêcher les «sectes multinationales» — l’expression est de Sloterdjik — de s’emparer de l’État, donc de détruire la possibilité même de la démocratie.

Faire l’indépendance du Québec s’inscrit dans cette nécessaire affirmation de notre existence comme culture globale pour affronter avec force et succès la menace d’homogénéisation de l’actuelle civilisation mondiale. Pour répondre à cette exigence, nous devons nous donner un État souverain qui, seul, peut assurer notre présence autonome sur toutes les scènes internationales où se prennent des décisions qui affectent notre société dans toutes ses activités. Seul cet État nous permettra de développer des relations d’échange et de réciprocité avec la France et les autres pays de langue française, également avec tous ceux avec lesquels nous nous reconnaîtrons des aspirations et des intérêts communs. Cette exigence de présence active au monde est devenue une nouvelle raison pour le Québec d’accéder à l’indépendance nationale. Elle est même ce qui l’y oblige pour échapper à l’enfermement provincial.

Un peuple en lutte

Quand nous défendons le français chez nous,
ce sont toutes les langues du monde que nous
défendons contre l’hégémonie d’une seule.
Pierre Bourgault


En plus de devoir affronter les défis communs à toutes les sociétés nationales face à cette civilisation marchande qui envahit la planète en minant tout sur son passage, le peuple québécois continue à subir les contraintes profondes et durables, d’ordre politique, économique et juridique, qui, dans les différents cadres constitutionnels canadiens depuis 1760, ont marqué son destin national d’une constante fragilité. D’où la permanence de ses luttes, soit pour assurer sa survie, soit pour réaliser son indépendance.

Tenir à sa différence, c’est tenir à son existence et l’assurer[1], soutient Claude Lévi-Strauss dans Le regard éloigné. Sans la volonté farouche de tous les peuples de la terre de ne pas laisser contaminer leur culture par une autre, l’humanité n’existerait pas, va jusqu’à affirmer le savant ethnologue: «Que chaque peuple ait tenu à ses racines et ait pris conscience de leur prix a été la manière spécifique à chacun d’assurer son existence et la survie de l’humanité.» Il ne peut exister de société qui aurait refusé systématiquement de voir les dangers qui la menaçaient sans prendre les mesures de protection nécessaires. Une société qui en arriverait à une telle démission serait déjà trop malade pour survivre. Il faut être aliéné, comme le sont de trop nombreux politiciens, intellectuels et éditorialistes québécois, pour détecter du racisme ou même de la xénophobie dans des mesures telles que la loi 101, édictée par l’Assemblée nationale du Québec, non pour asservir quelque autre culture, mais pour permettre l’épanouissement de la culture québécoise. Il s’agit en fait de la plus banale des exigences, la langue française étant la chair et l’os de l’identité culturelle du peuple québécois, l’assise de son existence comme société distincte et nation en devenir.

Il est en effet facile de démontrer que la langue française constitue dans notre histoire l’élément primordial de la vitalité de notre culture et de la viabilité de notre société. La langue française a été de façon permanente le seul lieu inattaquable de notre identité parce que c’est le seul domaine de notre vie nationale où la majorité des Québécois n’a jamais accepté qu’un pouvoir étranger porte atteinte à son droit inaliénable de la parler. Nous avons toujours vécu comme une oppression toutes les menaces directes ou sournoises qui la mettaient en péril. Alors qu’au contraire, nous subissons sans révolte, au moins depuis 1867, la domination politique, économique et sociale qui s’exerce sur nous. Dans nos perpétuels va-et-vient entre la résignation et la volonté d’affirmation, c’est la langue française qui nous a enracinés dans une culture qui, toute fragmentée qu’elle soit, nous confère une identité spécifique. Nous avons en effet toujours été conscients qu’une langue coupée de l’action, c’est-à-dire que son usage ne s’étendrait pas à tous les domaines de l’activité sociale, nous condamnerait à des pratiques de plus en plus aliénantes et, peu à peu, à une perte totale de notre identité. Sans la loi 101 qui universalise l’usage de la langue française, nous serions à court terme condamnés à ne plus la parler que dans nos campagnes et dans nos églises. Ainsi, l’application rigoureuse de la loi 101 et même, son renforcement par quelques nouvelles règles plus exigeantes constituent la condition la plus immédiate à mettre en vigueur pour assurer le fondement de notre culture qui, seule, peut garantir notre existence. Car, aussi menacée qu’elle le soit maintenant, elle demeure le fer de lance des luttes à mener sur tous les fronts pour l’indépendance, la réalisation de celle-ci étant devenue le rempart essentiel contre l’envahissement du modèle dominant de la culture imposé par les gestionnaires de la mondialisation, ici comme ailleurs, mais de manière plus corrosive ici qu’ailleurs. Le Québec n’existant pas comme culture globale, il n’a pas le pouvoir d’exercer une pleine et exclusive juridiction en matière de communication, alors que dans le contexte actuel de développement des sociétés, les relations entre culture et communication et entre communication et tous les types de pouvoir sont devenues inextricables. Se donner les moyens de maîtriser les changements technologiques, de les enraciner dans la langue française et dans la culture québécoise est aujourd’hui une des raisons majeures de faire l’indépendance.

Conclusion

La profonde complexité des relations qui existent dans chaque société entre société, culture et langue a depuis toujours déterminé les différentes pratiques sociales des peuples et des nations, fournissant à l’imagination collective les solutions appropriées aux problèmes à affronter. C’est ainsi que dans l’histoire, un même niveau de développement technique n’entraîne pas nécessairement une uniformisation des modes de vie et d’organisation sociale, ni ne donne lieu au même type de système politique, moral et philosophique. L’existence d’un fond commun à toutes les sociétés également développées n’a jusqu’à maintenant jamais empêché l’émergence de toutes sortes de productions particulières. La spécificité des rapports entre société, culture et langue, propre à chaque peuple, à chaque nation, favorisait des choix différents dans une combinatoire dont les règles pouvaient être communes, mais non les réalisations.

Or, c’est depuis toujours le désir de chaque peuple de modeler son univers selon ses intentions et sa vision du monde qui est source de créativité. Et cette créativité tient à la richesse d’une culture qui permet l’expression des variations les plus fines de la correspondance infiniment complexe entre la pensée et l’action. Affermir chaque culture est devenue l’exigence commune de toutes les nations face à la menace d’homogénéisation de l’actuelle civilisation mondiale.

S’il en a la lucidité et le courage, le peuple québécois peut entrer dans ce concert des nations, en réalisant son indépendance. C’est un projet révolutionnaire qui nécessite une action révolutionnaire. Peut-être aurons-nous maintenant l’audace de l’accomplir. Peut-être même dans un avenir rapproché, l’histoire étant faite de revirements brusques et inattendus.

Références

  • Michel Freitag, « Transformation de la société et mutation de la culture », numéros 2 et 3 de la revue Conjoncture, éditions coopératives Albert Saint-Martin, 1983.
  • Fernand Dumont, Genèse de la Société québécoise, Éditions Boréal, 1993.
  • Peter Sloterdijk, Le Palais de cristal. À l’intérieur du capitalisme planétaire, Maren Sell Éditeurs, 2005.
  • Claude Lévi-Strauss, Le regard éloigné, Éditions Plon, 1983.
  • Andrée Ferretti, «Culture et démocratie», texte non publié d’une conférence prononcée dans le cadre des soirées «Souveraineté et démocratie», organisées par feu Marc Brière.

Notes


  1. Reformulation de l’auteur.