Le Livre qui fait dire oui/Le français

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Contributeur initial Eric Bouchard
directeur général du Mouvement Québec français

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Au Québec, la Charte de la langue française de Camille Laurin a contribué au mélange des accents, qu’ils soient maghrébin, vietnamien ou haïtien. Cette diversité francophone unique au monde qui se développe sur notre territoire est un maillon fort de la francophonie mondiale.

Environ 6 000 langues sont parlées dans le monde. Avec ses 250 millions de locuteurs, le français est la cinquième langue pour le nombre, derrière le mandarin, l’anglais, l’espagnol et l’arabe (ou l’hindi, selon les données). Il est aussi la deuxième langue apprise, la troisième pour les affaires et la quatrième utilisée par les internautes. Le nombre de locuteurs de langue française en Afrique étant sur le point d’exploser[1], il pourrait y avoir d’ici 40 ans plus de 700 millions de francophones. Notre langue et notre culture nous amènent la possibilité d’établir dès maintenant des liens économiques privilégiés avec ce qui constitue une des forces mondiales montantes. Malgré cet avenir enthousiasmant pour nous et en dépit des succès de la Charte de la langue française, notre contexte géopolitique demeure précaire et présente une menace pour ce qui nous distingue, pour ce que nous apportons à l’hétérogénéité du monde. Une langue disparaît chaque semaine, le dernier locuteur de celle-ci venant à mourir. Moins il y a de langues et de cultures, plus l’éco-système mondial de la diversité de pensée s’appauvrit; et une langue, c’est bien plus qu’un outil de communication.

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Le français recule

Depuis 1996, on observe chez nous un recul du poids démographique des francophones de langue maternelle, de même qu’une régression du français chez ceux qui l’ont comme langue d’usage, c’est-à-dire la langue utilisée à la maison. La proportion de locuteurs de l’anglais reste en revanche très peu atteinte, même par l’arrivée de 50 000 immigrants par année, car le pouvoir d’attraction de cette langue intègre, en fonction de son poids démographique, beaucoup plus de nouveaux arrivants. Avec neuf francophones pour un anglophone au Québec, 90 % des immigrants devraient procéder à un transfert linguistique vers le français. En réalité, c’est à peine plus de 50 % qui le font[2].

Le tableau de la page suivante[3] présente l’évolution passée de la démolinguistique dans l’ensemble du Québec. Les prévisions démographiques du graphique qui suit, quant à elles, montrent que le poids de la langue française, si rien n’est fait, continuera de baisser d’ici 2056[4].

Pareilles observations pourraient laisser entendre que le recul du français est attribuable à l’arrivée massive d’immigrants. Au Canada anglais, pourtant, 99 % du transfert linguistique des nouveaux venus se fait vers l’anglais[5]. Pourquoi donc n’arrivons-nous pas à un tel résultat ici, avec le français ?

Pourquoi le français recule-t-il ?

Le cas du Québec n’est pas unique: 389 États fédérés dans 192 pays légifèrent en matière linguistique. La Charte de la langue française de Camille Laurin est donc loin d’être une exception. Si autant d’États légifèrent en matière de langue, c’est que certaines, plus dominantes, font reculer les autres.

Dans le monde comme au Québec, deux éléments fondamentaux influencent la vitalité des langues en concurrence : la loi du nombre et les institutions publiques. Puisque seulement 21 % des Canadiens ont le français comme langue d’usage et qu’il y a moins de 2 % de francophones sur le territoire canado-étatsunien, la loi du nombre joue en notre défaveur, d’où l’importance de nos institutions publiques.

Avant la Charte de la langue française de 1977, la langue de travail était déterminée par les détenteurs des moyens de production, c’est-à-dire les patrons anglophones. Avec la Charte, l’État québécois est venu changer la donne; à partir de ce moment, la langue nécessaire à l’ascension dans les entreprises est devenue, de plus en plus, le français. Nous nous sommes dotés de tout un réseau d’institutions (Hydro-Québec, cégeps, universités, hôpitaux, Caisse de dépôt et placement, etc.) qui prennent le français pour langue de travail et, de 1977 à 1989, l’usage de cette langue au travail a fait un bond spectaculaire.

Les gouvernements qui se sont succédé au Québec dans les années 1960, 1970 et 1980 sont par ailleurs allés chercher certains pouvoirs en immigration[Notes 1]. Nous pouvons maintenant choisir 70 % des immigrants qui arrivent sur notre territoire en fonction d’une grille de sélection qui tient compte du français. Nous recevons aussi plus de 340 millions de dollars annuellement de la part du gouvernement du Canada pour l’accueil, l’intégration et la francisation.

Enfin, pour que notre culture francophone puisse concurrencer la culture de masse américaine, notre gouvernement investit depuis plus de 50 ans dans ce domaine par l’intermédiaire du ministère de la Culture. Comme cela se fait dans plusieurs autres États, nous nous sommes servis de nos institutions pour protéger et promouvoir notre langue.

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Le Canada : une barrière

N’étant pas indépendants, nous voyons toutefois une bonne partie des pouvoirs nécessaires à l’épanouissement du français nous échapper. Et l’explication est simple. Les juges des tribunaux supérieurs au Canada, nommés par Ottawa, s’appuient sur la Constitution canadienne, qui n’a jamais été ratifiée par notre gouvernement depuis son adoption en 1982. Même si personne ne l’a signée à l’Assemblée nationale du Québec, celle-ci fait tout de même force de loi suprême et incontournable, si bien que les cours de justice canadiennes ont pu intervenir jusqu’ici à 179 reprises pour affaiblir la portée de la Charte de la langue française. Avant l’une de ces interventions, par exemple, le français était la langue des tribunaux et de l’affichage commercial au Québec, au même titre que l’anglais l’est au Canada. Dans les années 1980, pour un nouvel arrivant, le visage commercial de Montréal était exclusivement français, ce qui envoyait tout un message. Notre appartenance au Canada, évidemment, a rendu cela impossible ; notre subordination à sa Constitution se présente donc comme une entrave nette à la préservation et à l’épanouissement de notre langue.

Par ailleurs, le fait que la justice doive s’exercer en français aurait été un incitatif extraordinaire à la francisation. Pour gagner un litige, les rudiments du droit et de la langue s’avèrent essentiels. Deux ans après l’adoption de la loi 101 en 1977, la Cour suprême du Canada invalidait cependant les articles de cette loi concernant l’unilinguisme en justice, alors que l’unilinguisme anglais prime par ailleurs depuis toujours dans les tribunaux des provinces anglophones.

Finalement, comme c’est le Canada qui octroie la citoyenneté aux immigrants québécois et qu’il est sur papier un pays bilingue, le message envoyé à ceux-ci est qu’ils ont le choix, pour obtenir leur citoyenneté, d’apprendre le français ou l’anglais. Lorsque nous aurons tous les pouvoirs en matière d’immigration, il nous sera possible d’octroyer la citoyenneté en fonction de la connaissance du français. Cela n’empêchera aucunement, dans le privé, l’usage de la langue de son choix. Sans incitatifs clairs, il est toutefois compréhensible que plusieurs choisissent l’anglais.

L’indépendance : pour que le monde entier s’ouvre au Québec

Le Québec se distingue du Canada par sa langue et sa culture. Grâce à la Charte de la langue française, nous assistons depuis plus de 35 ans à un métissage et au jaillissement d’une diversité d’accents québécois. Pour accéder à un épanouissement total et participer à la diversité mondiale, nous avons besoin de tous les pouvoirs nécessaires en matière linguistique. Pour permettre au monde de s’ouvrir à ce que nous avons de plus beau à offrir à l’humanité, il n’y a qu’un chemin : la liberté.

Prochain chapitre : L’éducation

Références

  1. Direction de la langue française et de la diversité linguistique, « La langue française dans le monde » (vidéo), Données et statistiques sur la langue française, Organisation internationale de la Francophonie, 8 juin 2015.
  2. Québec. Office québécois de la langue française. Perspectives démolinguistiques du Québec et de la région de Montréal (2006-2056), 2011.
  3. Données du recensement de 2011 de Statistique Canada.
  4. Québec. Office québécois de la langue française. Perspectives démolinguistiques du Québec et de la région de Montréal (2006-2056) 2011.
  5. Idem.

Notes

  1. L’entente Cullen-Couture, conclue en 1978, plaçait les bases de l’Accord Canada-Québec relatif à l’immigration et à l’admission temporaire des aubains de 1991. C’est en fonction de cette dernière entente que nous recevons annuellement plus de 300 millions de dollars du gouvernement canadien pour la francisation et l’intégration des immigrants.