Le Livre qui fait dire oui/Les Anglo-Québécois

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Contributeur initial Viviane Martinova-Croteau
vice-présidente du conseil national d’Option nationale et linguiste

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Que la lutte pour la liberté et l’indépendance québécoise interpelle la minorité anglo-québécoise n’est pas une idée nouvelle ni saugrenue. Les patriotes du 19e siècle comptaient dans leurs rangs plusieurs anglophones d’origine britannique ou américaine en plus de leurs membres irlandais, écossais et italiens. En 1838, la visionnaire Déclaration d’indépendance du Bas-Canada[Notes 1] était rédigée par le docteur Robert Nelson; son frère, Wolfred Nelson, conduisit les rebelles patriotes à leur seule victoire contre les autorités monarchistes sur un champ de bataille, à Saint-Denis[Notes 2]. Ces récits sous-tendent souvent de belles histoires d’amitié. Contre la violence du régime britannique oppresseur, ces anglophones souvent privilégiés, mais lucides et justes, luttaient aux côtés de leurs concitoyens, certains par les armes, d’autres par la voie politique, pour des idéaux républicains et démocratiques qui ne pouvaient que bénéficier à tous.

Aujourd’hui, les 8,3 % de Québécois de langue maternelle anglaise[1] parmi nous sont encore massivement réfractaires à l’idée de séparer les nations francophone québécoise et anglophone canadienne. C’est que passer d’un statut de majorité contrôlant l’ensemble des institutions de leur pays à celui de minorité suppose une perte. Mais laquelle ? À quoi devra renoncer la collectivité anglo-québécoise avec l’indépendance du Québec ? Plus intéressant encore, cependant : n’y a-t-il pas aussi pour elle quelque chose à gagner ?

Ce texte vise à dresser sans complaisance le package deal de l’indépendance pour la collectivité anglo-québécoise et à démontrer que ce qu’elle peut en tirer vaut la perte de quelques privilèges.

Nommer les droits collectifs

Au lendemain de l’indépendance, la protection constitutionnelle canadienne dont peuvent se prévaloir les communautés anglo-québécoises sera dissoute. Disons que cela rend compréhensibles leurs appréhensions à l’égard du projet. Or, cette protection, il faudra la remplacer. Il sera donc essentiel que la république québécoise aménage des barrières de protection autour de sa minorité anglophone, laquelle a sur ce territoire des droits historiques et inaliénables aussi légitimes que ceux des francophones.

Il sera tout d’abord primordial de nommer et de reconnaître explicitement les Anglo-Québécois en tant que minorité linguistique[2][3] ayant des droits collectifs[Notes 3]. Ces droits prendront notamment la forme d’institutions contrôlées par la collectivité anglophone et subventionnées par l’État : des écoles et des hôpitaux, bien sûr, mais aussi certaines institutions culturelles et médiatiques. Les Anglo-Québécois seront également en droit de s’attendre à des services municipaux et étatiques accessibles dans leur langue là où se concentrent leurs communautés importantes[Notes 4].

Le dynamisme qui caractérise la minorité anglo-québécoise et le rayonnement international que connaît sa culture ne sont comparables à ceux d’aucune autre minorité linguistique en Amérique du Nord. La responsabilité incombera au Québec et à sa majorité francophone de continuer à lui assurer cet espace d’épanouissement; ses succès seront une grande source de fierté collective.

Rééquilibrer les ressources

La garantie de protection constitutionnelle évoquée ci-haut, toutefois, n’équivaut pas à un statu quo. Un Québec indépendant ne comblera pas l’entièreté de l’écart laissé par le retrait des subventions canadiennes aux institutions de la minorité anglophone, tout simplement parce que celles-ci sont encore parfois massivement disproportionnées en regard de la répartition linguistique de la population. Actuellement, en sol québécois, la part des sommes allouées aux universités anglophones est de 23 % du financement canadien et de 33 % du financement québécois, ce qui représente, pour 8,3 % de la population, 29 % du total[4][5]. En réalité, ce n’est pas l’indépendance qui suppose pour les Anglo-Québécois une perte de ces privilèges indus, qui constituent au fond les restes d’une longue histoire d’assimilation stratégique des francophones au tronc commun canadian; c’est la justice, tout simplement.

Pour l’amour de Montréal

Bien que l’on retrouve historiquement des communautés anglophones fières et dynamiques aux quatre coins du Québec, c’est dans la grande région de Montréal qu’elles sont le plus concentrées. Montréal a perdu son statut de métropole du Canada depuis la fin des années 1970 au profit de Toronto et, depuis, la lourde tendance au détournement de son économie vers sa rivale ne fait que s’accentuer. Il est en effet normal qu’un gouvernement canadien, pris de considérations électoralistes, mise sur son grand centre urbain lorsqu’il choisit ses lieux d’investissement stratégiques. Dans un plan de développement économique pancanadien, Montréal demeure une ville périphérique régionale. Son potentiel sera beaucoup plus grand comme métropole d’un pays nord-américain. Les Anglo-Montréalais aiment profondément leur ville et son caractère unique, qu’ils contribuent beaucoup à façonner à travers les époques. Afin de contrôler à long terme la fuite de capitaux hors de la ville et d’assurer son rayonnement culturel et économique, la séparation devient incontournable[Notes 5].

Un rôle politique moins contestataire, plus constructif

Dire que la scène politique et le système démocratique actuels ne permettent pas la pleine expression des aspirations des communautés anglo-québécoises est… un euphémisme. Tenues pour acquises par le principal parti fédéraliste du Québec, elles voient leur rôle électoral réduit à une opposition systématique au nationalisme québécois[Notes 6]. Il en ressort que, depuis les années 1970, les Anglo-Québécois ne se positionnent jamais, du moins électoralement, sur un axe gauche-droite, sur l’environnement, sur la politique étrangère et ainsi de suite. Lorsque la question nationale sera réglée et que son issue, l’indépendance, sera acceptée de tous, les Anglo-Québécois, libérés de leur position contestataire, pourront assumer un rôle politique beaucoup plus constructif et riche.

L’indépendantisme peut et doit sortir de son premier public. C’est nous qui avons raison. Toute personne de cœur, informée et intellectuellement honnête, saura le reconnaître, à la façon de ces héros anglophones qui jalonnent notre histoire.

Prochain chapitre : Les immigrants

Références

  1. Canada. Statistique Canada. Caractéristiques linguistiques des Canadiens : Langue, recensement de la population en 2011. Gouvernement du Canada : Statistique Canada, 2012.
  2. Leclerc, Jacques. « (7) Les droits de la minorité linguistique anglophone ». L’aménagement linguistique dans le monde. Dernière mise à jour le 15 avril 2015.
  3. Seymour, Michel. Mémoire déposé à la Commission des États Généraux de la langue française : le français comme langue publique commune du Québec, Montréal, Département de philosophie, Université de Montréal, 2000.
  4. Lacroix, Frédéric et Patrick Sabourin. « [http://www.cubiq.ribg.gouv.qc.ca/in/faces/details.xhtml?id=p%3A%3Ausmarcdef_0000628046 Financement des universités : le non-dit] », Les cahiers de lecture de L’Action nationale 2015, volume ix, numéro 3, 2004.
  5. Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Pour un financement équitable du réseau universitaire francophone au Québec. Mémoire présenté dans le cadre du Sommet sur l’enseignement supérieur par la Société Saint-Jean-Baptiste. 6 févr. 2013. Des chiffres objectifs ne sont pas accessibles pour les autres domaines.

Notes

  1. La Déclaration d’indépendance du Bas-Canada proclamait la laïcité de l’État, les droits des autochtones et la fin de toute discrimination à leur égard, l’abolition de la dîme et des redevances aux seigneurs, la liberté de presse, le suffrage universel pour tous les hommes, la nationalisation des terres, l’élection d’une assemblée constituante et la reconnaissance des deux langues comme langues officielles. Les patriotes étaient cependant farouchement opposés au droit de vote des femmes et à leur acceptation comme citoyennes. La Déclaration fait partie du domaine public.
  2. C’est une bien étrange chose d’ailleurs que la Journée des Patriotes soit boudée par la communauté anglophone, elle qui a fourni de tels héros.
  3. Contrairement à ce qui est fréquemment véhiculé, c’est en effet de droits collectifs, et non individuels, qu’il est question ici.
  4. La consécration des droits des communautés historiques anglophones est une constante dans les programmes indépendantistes se rapportant à l’écriture d’une constitution québécoise.
  5. À ce sujet, lire, en anglais, The Question of Separatism: Quebec and the Struggle over Sovereignty (1980) écrit par l’urbaniste d’origine américaine Jane Jacobs, un ouvrage dont les fines analyses demeurent essentielles.
  6. « Non-francophones vote strategically, not so much for the Liberals as against the pro-secession, anti-minority Parti Québécois, out of what I’ve called “pequophobia” — fear of the election of a PQ government. » Macpherson, Don. « The myth of non-francophone control of the Quebec Liberal Party. » The Montreal Gazette (4 février 2015). Une panoplie d’autres chroniques, d’éditoriaux et de lettres d’opinion vont dans le même sens.